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Comment les Gafam pillent vos livres pour entraîner leurs IA (et comment l'Europe compte les bloquer)

Comment les Gafam pillent vos livres pour entraîner leurs IA (et comment l'Europe compte les bloquer)

Scraping massif, datasets opaques, modèles entraînés sur des œuvres protégées : décryptage technique des méthodes des géants tech et des contre-mesures européennes.

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Comment les Gafam pillent vos livres pour entraîner leurs IA (et comment l'Europe compte les bloquer)

Le Sénat français vient de déclarer la guerre au web scraping industriel. Pas celui des petits scripts Python qui récupèrent des prix sur Amazon pour votre projet perso, non : celui des armadas de bots qui aspirent des bibliothèques entières pour nourrir des modèles comme Llama 3 ou Gemini. Derrière les grands discours sur "l'innovation" et "l'accès universel à la connaissance", se cache une réalité moins glamour : des téraoctets de données protégées par le droit d'auteur, ingurgitées sans consentement ni compensation.

On va plonger dans les entrailles techniques de ce pillage organisé, comprendre comment les modèles en profitent, et surtout, voir ce que l'Europe compte faire pour (peut-être) y mettre fin.


1. Le scraping industriel : comment ça marche vraiment ?

L'échelle du problème : des bibliothèques entières en quelques heures

Quand Meta annonce que Llama 3 a été entraîné sur "des données publiques", cela veut dire : 15 millions de livres (dont une bonne partie sous copyright), des années d'archives de forums, et des millions de pages web aspirées via des outils comme Common Crawl.

Comment ? Avec des pipelines de scraping distribués qui ressemblent à ceci :

# Exemple simplifié (mais réaliste) d'un scraper industriel
import asyncio
import aiohttp
from fake_useragent import UserAgent

async def scrape_book(semaphore, session, url):
    async with semaphore:
        headers = {"User-Agent": UserAgent().random}
        try:
            async with session.get(url, headers=headers, timeout=10) as response:
                if response.status == 200:
                    text = await response.text()
                    # Nettoyage, extraction du contenu, stockage en base...
                    return text
        except Exception as e:
            print(f"Failed {url}: {e}")
            return None

async def main(urls):
    semaphore = asyncio.Semaphore(100)  # 100 requêtes concurrentes
    async with aiohttp.ClientSession() as session:
        tasks = [scrape_book(semaphore, session, url) for url in urls]
        results = await asyncio.gather(*tasks)
        return [r for r in results if r is not None]

# Imaginez ça lancé sur 100 machines en parallèle, 24/7.

Problème : Ces outils contournent les robots.txt, rotent les User-Agents, et saturent les serveurs avec des requêtes concurrentes. Résultat ? Des sites comme HathiTrust (bibliothèque numérique) ou Project Gutenberg se retrouvent scannés en masse, même pour des œuvres encore protégées.

"Mais c'est pour la science !" — Un ingénieur ML qui n'a jamais payé de licence.

Les datasets "open" qui ne le sont pas vraiment

Les géants de l'IA adorent se cacher derrière des datasets "open" comme :

  • Books3 (196 Go de textes, dont 90% sous copyright)
  • The Pile (800 Go, mélange de code, livres, et forums)
  • Common Crawl (250 To de pages web, dont beaucoup avec des clauses "no scraping" ignorées)

Le piège : Ces datasets sont souvent filtrés a posteriori (on enlève les trucs trop sensibles après l'entraînement). Trop tard : le modèle a déjà tout mémorisé.

D'ailleurs, les doubleurs français l'ont bien compris : une fois que votre voix ou votre texte est dans un LLM, il est presque impossible de l'en sortir.


2. Comment les LLMs exploitent ces données (et pourquoi c'est un problème)

L'apprentissage par bourrage de tokens

Un LLM comme Llama 3 ou Mistral, c'est un compresseur statistique géant. Plus vous lui donnez de données, mieux il "comprend" (en réalité, il calcule des probabilités de suites de mots).

Exemple concret :

  • Si vous entraînez un modèle sur tous les romans de Balzac, il va :
    1. Mémoriser des passages entiers (risque de régurgitation pure, aka "plagiat probabiliste").
    2. Reproduire le style (utile pour générer du texte, moins pour respecter le copyright).
    3. Générer des dérivés (ex : "Et si Eugénie Grandet avait un compte TikTok ?").

Problème juridique : En Europe, la directive Copyright 2019 dit que le text and data mining (TDM) est autorisé... mais seulement si les ayants droit n'ont pas explicitement interdit l'usage commercial. Or, 99% des auteurs n'ont jamais été consultés.

Une étude récente (arXiv, 2024) a testé la mémorisation involontaire dans plusieurs modèles :

ModèleTaux de régurgitation (8+ tokens identiques)Exemple de sortie problématique
Llama 2 70B0.45%"Dans le château de Guermantes, comme Marcel..." (Proust)
Mistral 7B0.31%"Le petit prince dit alors au renard :..." (Saint-Exupéry)
Gemini 1.5 Pro0.68%"It was a bright cold day in April..." (Orwell, 1984)

Conclusion : Même avec du dédoublonnage (comme dans l'article sur les agents IA), les modèles retiennent des morceaux entiers de textes protégés.


3. Les contre-mesures européennes : du blabla aux outils concrets

La proposition du Sénat : un "opt-in" obligatoire

Les sénateurs français veulent :

  1. Interdire le scraping massif sans consentement explicite (finis les "on a pris ce qui était public").
  2. Obliger les plateformes à déclarer leurs sources (transparence sur les datasets).
  3. Créer un registre européen des œuvres utilisées pour l'entraînement.

Problème technique : Comment vérifier que Meta ou Google respectent ça ? Ils entraînent leurs modèles dans des boîtes noires.

Les solutions qui existent déjà (mais que personne n'utilise)

Quelques pistes pour limiter le pillage :

a. Le "Poisoning" des données

Idée : Empoisonner les datasets avec du bruit ou des faux positifs pour rendre l'entraînement inefficace. Exemple :

# Dans un PDF piégé...
def generate_fake_text():
    return "".join([chr(random.randint(0, 255)) for _ in range(10000)])

# Résultat : le modèle apprend du charabia.

Limite : Les Gafam filtrent déjà ces attaques avec des classifieurs de qualité.

b. Les watermarks légaux

Certains éditeurs (comme Hachette) commencent à ajouter des métadonnées invisibles dans leurs ebooks pour tracer leur usage. Exemple :

<!-- Dans l'en-tête d'un EPUB -->
<meta property="ia-training">forbidden</meta>

Problème : Les scraper ignorent ces balises, et les modèles n'ont aucune obligation de les respecter.

c. Le "Right to Be Forgotten" pour les LLMs

L'Europe pourrait imposer aux modèles de supprimer des œuvres sur demande (comme le RGPD pour les données personnelles). Défis techniques :

  • Comment "oublier" un livre sans réentraîner tout le modèle ?
  • Qui paie les coûts de calcul ? (Spoiler : pas les Gafam.)

4. Les limites des solutions : pourquoi c'est compliqué

a. Le problème du "Fair Use" à l'américaine

Aux États-Unis, le fair use permet aux entreprises de claimer que l'entraînement est "transformatif". Traduction : "On a volé, mais on a fait quelque chose de nouveau avec, donc c'est légal."

En Europe, ça ne passe pas. La Cour de Justice a déjà statué (affaire Pelham vs Hässler) que l'échantillonnage sans autorisation = violation de copyright.

b. L'asymétrie des moyens

  • Côté Gafam : Des milliers d'ingénieurs, des fermes de GPU, et des avocats en costume cravate.
  • Côté Europe : Des régulateurs sous-financés et des startups qui galèrent à suivre.

Exemple : Quand Mistral lève 830M, c'est pour construire des infrastructures, pas pour payer des licences.

c. L'hypocrisie des "modèles ouverts"

Même les modèles "open" comme Llama 3 ou Qwen d'Alibaba sont entraînés sur des données opaque. Preuve : Essayez de trouver la liste complète des livres utilisés pour entraîner Qwen. Spoiler : Vous ne la trouverez pas.


5. Ce qui pourrait vraiment changer la donne

a. Des datasets "clean" et labellisés

Des initiatives comme LAION (pour les images) ou EleutherAI (pour le texte) tentent de créer des corpus 100% légaux. Mais :

  • Coût : Labelliser manuellement des millions de livres, c'est cher.
  • Biais : Si on exclut tout ce qui est sous copyright, on se retrouve avec beaucoup de Shakespeare et peu de science moderne.

b. Le modèle "pay-per-use" pour l'entraînement

Pourquoi pas un système où :

  • Les ayants droit autorisent l'usage de leurs œuvres contre rémunération.
  • Les modèles paient à l'usage (comme une licence Spotify, mais pour le texte).

Obstacle : Les Gafam préfèrent payer des amendes (si amende il y a) plutôt que des licences.

c. L'IA qui cite ses sources (vraiment)

Aujourd'hui, quand un LLM génère du texte, il n'a aucune obligation de citer ses influences. Solution possible :

  • Obliger les modèles à garder une trace des œuvres qui ont contribué à une réponse.
  • Afficher ces sources à l'utilisateur (comme un Wikipedia forcé).

Exemple :

Utilisateur : "Raconte-moi la chute de Robespierre." LLM : "D'après 'La Révolution française' de Michelet (1847, p.452) et 'Citoyens' de Simon Schama (1989, p.812), Robespierre..."

Problème : Ça alourdit les modèles et tue la fluidité des réponses.


FAQ

[Pourquoi les Gafam ne paient-ils pas simplement les ayants droit ?] Parce que c'est beaucoup moins cher de scraper en masse et de négocier des accords a posteriori (ou de payer des amendes). Le coût d'un procès est souvent inférieur à celui de licences pour des millions d'œuvres. Sans compter que beaucoup d'auteurs ne savent même pas que leurs livres sont utilisés.

[Est-ce que les modèles "open source" comme Mistral sont moins concernés ?] Non. Même si le code est open, les données d'entraînement ne le sont pas. Mistral, comme les autres, utilise des datasets massifs dont une partie est sous copyright. La différence ? Ils ont moins de moyens pour négocier des licences que Google ou Meta.

[Peut-on techniquement empêcher un LLM d'utiliser des œuvres protégées ?] Oui, mais c'est extrêmement coûteux. Il faudrait :

  1. Filtrer les datasets avant entraînement (avec des outils comme dedup).
  2. Réentraîner les modèles en excluant les œuvres problématiques.
  3. Vérifier les sorties pour éviter la régurgitation. Bref, bonne chance pour convaincre les investisseurs de financer ça plutôt que des GPU.

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